jeudi 28 septembre 2017

L'Italienne




Ce midi, Nat m’a apporté une tomate de son jardin. Sur la table du resto italien Artigiani, la tomate se sent chez elle. Elle ne dépare pas, rouge sur nappe blanche, entre deux pizzas. Rouge, blanc, vert.

Je suis allé une fois en Italie. Cela se passait à La Conception, dans les Laurentides. Le regard des yeux noirs de la dame italienne traversait les miens, pour aller consumer l’intérieur de mes côtes. Cette femme était du feu.

Elle n’a pas loué ma maison, mais j’ai vu l’Italie.

Il y a des yeux comme ça. Ceux de cette infirmière, vissés dans les miens. Nous confirmions la décision de ne pas réveiller papa en cas de décès. Je ne vois que les yeux, il n’y avait peut-être pas d’infirmière autour.

Nathalie Roy a tout d’une Italienne. Le feu, les yeux, la voix, le bronzage et la blouse blanche.

Nat est d’Italie, de Turquie, du Portugal même, catalane plus qu’espagnole.

Elle peut t’enfoncer un argument entre les oreilles avec le sourire et tu le prends en riant.

Je soupçonne les tomates de Nat de ne pas avoir le choix de pousser droit. Six plants de belles grosses tomates rouges. Même les écureuils n’y touchent pas. Ils marchent les fesses serrées dans son 450.

En rentrant chez moi, je réalise que j’ai oublié ma tomate sur la table. Il est dangereux pour une tomate de se retrouver seule dans un resto italien.

Je suis allé la chercher ce soir. La tomate de jardin est libre, elle ne porte pas de marque. Ce sont les meilleures, dit Nicolas le serveur.

J’ai déposé la tomate sur deux boîtes à pizzas chaudes. Deux Mamma Mia, sur St-Denis, en Italie.




samedi 26 août 2017

Québec my country mon pays




Bonjour monsieur Walker,

Vous avez écrit et réalisé un très beau film, Québec my country mon pays. Au début, je pensais que vous exagériez avec vos commentaires. À la longue, j’ai compris que pas tant que ça.

Ce qui nous éloigne, les francos et les anglos, c'est un mensonge. Dire que les Français et les Anglais sont les peuples fondateurs du Canada est un mensonge.

S'il y a deux peuples fondateurs, ce sont les Premières nations et les Français, une rencontre de deux univers. Ils ont partagé le territoire, les coutumes et le temps.

Les Anglais ont occupé un sillon tracé auparavant par des européens comme eux. N'allez pas dire cela à un conquérant, vous vous porterez en porte-à-faux de la colonisation.

Le colonisateur a ceci de particulier qu'il a toujours raison et que ce qui existait avant lui n'existe pas.

Cela dit, votre film montre avec une belle sensibilité votre attachement au territoire du Québec et votre déchirement de ne plus y vivre.

Mon identité vit au Québec. Je parle du territoire. Elle n'est d'aucun parti, même si certains ont fait ma fierté. Je pense au crédit agricole de l'Union nationale, de la Révolution tranquille de Paul Sauvé et de Jean Lesage, du Parti Québécois, de René Lévesque à Lucien Bouchard. Après, plus rien.

Je ne me sens pas Canadien, au sens de vos deux peuples fondateurs. Omar Sharif, acteur égyptien, disait mon passeport est Égyptien. Voilà. Ce 150è anniversaire est un selfie éhonté.

S'il y a un pays composé d'européens, il date de 1603, au moment où le Français Samuel de Champlain et le chef montagnais Anadabijou ont conclu une alliance de vie. Notre pays, le vôtre et le mien, fête donc cette année ses 414 ans.

Je vis très bien avec le fait que des nations aient vécu ici avant nous. Ces gens avaient une connaissance intuitive et pratique du territoire et de son rythme. Encore aujourd’hui, ils le connaissent mieux que nous.

Je vis très bien avec le fait que ces gens soient nos ainés, que nous leur devons beaucoup et que nous devons les écouter davantage, surtout de nos jours.

Tout ce qui reste à faire, c'est de l'affirmer. C'est tellement simple, c'en est bête.

Ce qui reste à faire de votre côté, c'est de reconnaitre l'apport fondamental des Premières nations et la présence européenne avant vous. Ce ne devrait pas être compliqué, c’est une évidence. Et ça ne vous enlève rien.

Votre 150è a l'air pâlotte à côté du 375è de Montréal. En fait, il nous rend tous un peu ridicules. Je parle de vous et de moi. Pendant ce temps, les Premières nations se bidonnent solide.

À partir de cela, votre attachement au Québec est le même que le mien. L’attachement ne parle aucune langue. Il se pratique en silence.

À la maison chez nous, les porteurs d'eau et les nés pour un petit pain n'ont jamais existé. Les patrons anglophones et les colonisés non plus. Exister dans le sens d’être un problème.

Ces notions existent dans mon histoire, mais pas dans ma famille et pas dans ma tête.

Papa était un entrepreneur en construction. Sans prétention aucune, il n'avait peur de personne et de rien. Il disait parfois, je pourrais bâtir des cathédrales. C'était comme ça.

Sans prétention aucune, je peux aussi bâtir des cathédrales. Je ne vous servirai donc jamais de discours de colonisé.

Pour faire court, ma langue est le français, mon ADN est beaucoup autochtone et mes schèmes de pensée sont britanniques. Je me sens touriste à Paris et chez moi à Londres.

Voilà. Je comprends votre peine et en même temps non. Vous n'avez pas à revendiquer qui vous êtes, vous l'êtes déjà. Vous n'envahissez pas mon territoire, nous sommes tous les deux de nouveaux arrivants. 414 ans, contre 10 000 pour nos ainés, avouez que nous faisons touriste. En québécois, on fait pic pic.

Bref, voilà mon cher John, notre premier contact. Saluez votre mère, votre sœur, ainsi que votre famille française, italienne, grecque, écossaise, jamaïcaine, ukrainienne et irlandaise.

Vous voyez, nous sommes déjà de proches parents.



jeudi 24 août 2017

Le sel des baleines



Lorsque Jean-Pierre veut un café, il sort de chez lui et marche à la boulangerie, à six coins de rue. Trois à l’aller, trois au retour. Il dit deux ou trois niaiseries à la boulangère, commande un café et discute de la fournée du jour.

Un gars, c'est un mammifère qui dit une niaiserie et qui en rit. Une fille, c'est une mammifère qui lève les yeux au plafond quand un gars dit une niaiserie. Le gars s’amuse que la fille regarde au plafond, peut-être plus que la fille.

Jean-Pierre ne dit pas vraiment de niaiserie, il s’amuse. Appelons cela de la séduction communautaire. Bref, un café au goût de niaiserie, de pain et de boulangère, est toujours meilleur.

Lorsque j'envoie un courriel à ma fille Stéphanie, elle peut prendre douze heures avant de répondre. Lorsqu'elle va relaxer sur son île du fleuve St-Laurent, elle se donne trois jours.

À 30 ans, ma fille prend ses distances de son cell. Elle respire et se rapproche d’elle.

Jean-Pierre et Samia m'ont rapporté du sel rose de l'Himmalaya. Ils sont allés le chercher à Leh, au nord de l'Inde, entre le Pakistan et le Tibet. Si vous demandez à un Chinois où est Leh, il dira entre le Pakistan et la Chine. Une communauté est toujours une question de point de vue.

Avant de partir, Jean-Pierre a dit aller à la rencontre des derniers humains.

Il n’y avait pas beaucoup d’humains, et encore moins d’Himmalaya, il y a 225 millions d'années. Leh était sous le niveau de la mer, les baleines flottaient dans l'eau salée.

Sous la pression des plaques tectoniques, le fond de la mer a monté de 5000 mètres. En pieds, ça fait 18 300. En milles, trois et demi. Le sel est au ciel.

À cette altitude, Leh manque d’air, pas de sel. Aujourd’hui, les humains récoltent le sel des baleines dans pas beaucoup d’air.

Les citoyens de Leh ont banni les sacs de plastique depuis trois ans. Les baleines ne risquent plus de s'étouffer.

Il est écrit sur l’emballage que ce sel est bon pour la circulation. Je vais donc offrir à Jean-Pierre un moulin à sel contenant du sel rose de l'Himmalaya. Cela s’appelle de la reconnaissance communautaire.

Plusieurs personnes autour de moi prennent leurs distances de la technologie. Jean-Pierre et sa cafetière, Stéphanie et son téléphone. Ils créent un vide, comme une zone de confort.

Comme la nature a horreur du vide, elle y a installé le temps. Tu coupes la cafetière, tu éloignes le cell, tu tombes automatiquement dans le temps.

Le temps est exigeant, il faut l’occuper. Au cell, c’est plus paresseux, il faut le passer.

Une bonne façon d'apprécier la télé, c'est de l'éteindre.

Pour exister, la solitude a besoin d'une personne. Pour créer une communauté, il en faut trois.

Une cafetière, une boulangère et un Jean-Pierre.




lundi 21 août 2017

La chaleur de l'eau




Lorsque j’ai commencé à écrire ce texte, je n’ai pas vu que je l’avais déjà écrit. C’était le 1er juillet. Le texte s’intitulait Le pays. Il débute par la même phrase et prend un autre chemin par la suite.

En 1961, René Lévesque survole le territoire en direction de Fort Chimo. Il est ministre des Affaires hydrauliques du Québec. Il voit des arbres, de la roche et des lacs. Il ne voit donc rien.

En fait, René Lévesque se tourne vers le géographe Louis-Edmond Hamelin et demande où ils sont, car il n’y a rien en bas.

Il n’y a rien veut dire qu’il n’y a ni hommes, ni femmes ni habitations. Il n’y a rien veut dire qu’il n’y a qu’un habitat, et encore.

Lévesque faisait probablement référence à un rien sédentaire, celui qui laisse des traces, comme une maison ou un tracteur. Par définition, un rien nomade ne laisse pas de trace, ou si peu.

C’est comme entrer dans une pièce vide et dire qu’il n’y a personne. Ce n’est pas parce qu’il n’y a personne qu’il n’y a pas quelqu’un.

Ce que René Lévesque n’a pas vu, c’est qu’il y avait en bas un regard. Il protégeait le territoire.

Si cela se trouve, durant les dix mille années précédant le passage de René Lévesque en avion, des centaines d’hommes ont marché ce territoire et emmagasiné sa géographie dans leur mémoire.

Ils ont nommé les choses. Ce faisant, ils ont donné vie au territoire. Après dix mille ans, vient un moment où on le connait par cœur. Il n’est pas nécessaire d’y être, mais d’y avoir été.

Pour parcourir le millier de kilomètres le séparant de son territoire de chasse, le chasseur connait chacun des kilomètres par sa nature, sa température et sa géographie.

À force de coucher dehors, l’arbre est devenu le frère du chasseur et l’herbe, les cheveux de sa mère. D’ailleurs, l’expression coucher dehors n’existe pas pour le chasseur. Dans sa nature, il n’y a pas de dedans.

Enlève le nomade du territoire, il reste le regard. D’où l’expression tu peux sortir l’homme du territoire, mais pas le territoire de l’homme.

Tu ne peux sortir le regard de l’homme ni l’homme du regard.

Je ne serai pas celui qui traitera René Lévesque d’ignorant. Déjà, en 1967, le politicien Pierre Bourgault l’a traité d’épais. Je ne m’inviterai pas à leur table.

Si vous vous assoyez dans la rivière Rouge, à La Conception, à l’endroit auquel je pense, vous verrez la montagne de Joseph Pilon. On disait à l’époque la montagne à, pas la montagne de. Bref, vous ne verrez que des arbres et entendrez le cri du corbeau.

Si je m’assois à côté de vous, je vous conterai les étés de mon enfance, assis à cet endroit. Ces arbres contiennent les plus beaux souvenirs de mon enfance et la chaleur de l’eau.

Le passé ne meurt jamais. Il n’est même pas le passé, écrivait le romancier américain William Faulkner.

Il y a trois jours, j’étais assis dans ma rivière. Dans la montagne, il y avait tout.



samedi 5 août 2017

Le diner de cons



Justin Trudeau regrette.

Dans l’édition du mois d’août du Rolling Stone Magazine, il a dit des choses pas gentilles à propos du sénateur conservateur Patrick Brazeau. Je voulais quelqu’un qui ferait office de faire-valoir, et nous sommes tombés sur un sénateur à l’air bagarreur, un dur à cuire issu d’une communauté autochtone. Il avait la tête de l’emploi et offrait un parfait contraste.

Cela s’appelle un dîner de cons.

Les deux politiciens se sont affrontés dans un combat de boxe caritatif. Caritatif veut dire de charité.

La force des mots réside dans ce qu’ils ne disent pas. Je place des mots, chacun chacune y trouve sa lecture. Un texte est un bar ouvert. Le gout de l’alcool diffère d’une bouche à l’autre.

Il aura fallu dire à Trudeau qu’il avait dit une énormité, il ne s’en est pas rendu compte par lui-même. L’ignorance est toujours perçue par l’autre.

Lorsqu’il est devant un micro, Trudeau a l’air de chercher ses mots. Nous sommes aux contours d’une coquille. Il y a de l’écho dans le son.

Dans Histoire des Américains, Daniel Boorstin explique de façon magistrale pourquoi et comment s’est développée la mentalité américaine. Une brique de 1550 pages. Gros bémol, les autochtones. Boorstin leur réserve trois mots : vengeance, cruauté et scalps.

À la page 461, il explique que, pour avoir priorité sur un terrain, il suffisait au colon d’arriver le premier et de se servir. Ce principe fut, au début, l'expression d'une réalité : celle de l'Amérique, pays neuf et inoccupé.

Inoccupé. Pour Boorstin, les peuples autochtones n’existaient pas. Ils étaient là depuis 13 000 ans.

La colonisation était inscrite dans le caractère de l’homme avant l’arrivée des premiers bateaux. Elle y est ancrée chaque jour depuis.

Le géographe québécois Louis-Edmond Hamelin côtoie les nations autochtones et Inuit depuis les années 30. Dans le documentaire Le nord au cœur, il dit la colonisation n’est pas terminée. Dans la colonisation, l’autochtone n’existe pas.

Pour Trudeau, Brazeau n’existe pas. Le même Trudeau promet une grande réconciliation avec les Premières Nations. À ma gauche, son attitude face à Brazeau et à ma droite, sa promesse de réconciliation. Les deux discours ne peuvent habiter en même temps dans une même tête.

Dans un selfie de trois minutes, Justin Trudeau présente The Story of Us, une histoire du Canada, version CBC. Un hymne Ô Canada.

Samuel de Champlain, visionnaire humaniste avant son temps, y est dépeint comme un pouilleux taré. Pour l’Anglais, le Français n’existe pas et l’autochtone, n’en parlons pas.

Parlant de crasse, cela s’appelle de l’ignorance.

Le soir du combat de boxe, la compagne de Trudeau lui demande d’être humble. J’ai une mission, dit-il. Cela s’appelle du christianisme.

Justin Trudeau est Premier ministre du Canada. À ce titre, il répand l’ignorance plus rapidement que la rumeur. Est-donc si difficile de consulter Thomas King, John Saul ou Serge Bouchard, pour mettre à jour son histoire du Canada ?

Quand j’étais journaliste chez Info Presse, le rédacteur en chef Bruno Boutot disait le titre de ton article est dans le texte.

Et quand mon beau-père choisissait un melon d’eau, il le tâtait aux extrémités et tapait dessus avec ses doigts. Le melon résonnait sa maturité.

Il faut écouter le melon.



mardi 25 juillet 2017

Dunkirk, le son



BBC Earth présente La forêt pluvieuse du Congo, un des six magnifiques documentaires de la série L'Afrique.

La jungle n’arrête pas d’être verte. Le bébé oiseau mange tout rond une grenouille, cadeau de papa oiseau. Une fourmi marche à l’intérieur de la coque vide d’une sauterelle en mue. Des chutes, des arbres, du soleil, du sable, nos origines.

Le plan final montre des éléphants près d'une plage. Je comprends que si je me tiens à cet endroit, j’entendrai de la musique classique. Mais non. Par-dessus ce magnifique univers, la musique a été placée au montage par le réalisateur. Innocent.

C'est le défaut de ce film. Au lieu de me faire découvrir la richesse sonore de ce nouvel univers, on me plaque une musique, comme pour l’installer entre le sujet et moi. Me dire comment penser.

Avec cette musique, on suggère, on dirige l’interprétation. On m'empêche de faire la mienne. On me dit où et comment regarder.

L’aveugle apprend avec sa canne. Si je lui donne la main, il n’apprend rien.

On dit de la musique qu'elle est l'âme d'un film. Ici, elle sert de béquille, comme dans le film Dunkirk.

En matière de films de guerre, la référence est Stephen Spielberg. Pas Christopher Nolan. Spielberg. Saving Private Ryan. L’action se passe dans la même guerre, quatre ans après celle de Dunkirk.

Dans le village de Neuville-au-Plain, en France, la compagnie de Rangers du capitaine John H. Miller attend l’arrivée des Allemands.

Quand il n'y a rien dans un film de Spielberg, il n'y a rien. On attend et on attend. C’est long le silence, en temps de guerre, pas mal plus efficace qu'une béquille.

Je sais que le requin n’est pas loin mais je ne le vois pas. Je soupçonne Spielberg de s’amuser à jouer avec mes nerfs.

Dans le silence, un son de roulette de métal rouillé. Le son monte lentement, lentement. La peur est patiente. Les soldats savent. Pas besoin de musique, regardez leurs yeux. Le sol tremble. La bibitte au bout du son a l'air assez grosse, merci.

C'est un tank allemand et il n'entend pas à rire. Il va s’approcher jusqu’à la bataille. Il apporte le son avec lui.

Spielberg est dans l'histoire, le micro est collé sur la peur. Il n’est pas en train d’interpréter par le son, il souligne. Quand tu entends le son rythmé du requin, tu sais qu’il est là. Et pendant ce temps, la fille gazouille en nageant. J’ai mal avant elle.

Dans Dunkirk, une musique rythmée joue sur l'action. Le bateau est en train de couler. Je suis avec les soldats à l’intérieur. Le bateau coule, les portes sont fermées, l’eau monte, l’acier hurle, les hommes capotent. En temps de guerre, l’action seule devrait créer l'angoisse, non ? Non. On ajoute une musique rythmée, un cadence de galériens, forte en ta, l'air de dire la pognes-tu? Dans la salle Imax, ça brasse solide.

Je vois les images et les imagine sans son. Si les images sont bonnes, elles n’ont pas besoin de béquille. J’ai commencé à décrocher là. Ailleurs aussi, mais aussi là.

L'Histoire ne peut être racontée par tous de la même façon.

Une rumeur parlait de chef-d'oeuvre. Elle aurait pu se taire.



vendredi 21 juillet 2017

J'ai tué ma belle-mère



Quand j’étais ado, je filmais beaucoup avec ma caméra Canon Super 8. Toutes sortes d’activités au chalet dans le nord, en voyage. Elles sont devenues les archives familiales. La bague du zoom permettait d’aller chercher un sujet au loin, mais aussi de filmer de très très près, en macro.

Une fleur filmée à un pouce de distance remplissait l’écran.

Deux rangées de dents sur fond noir en macro, c’est la dernière image qu’a vue le petit Chaperon rouge avant de se faire bouffer par le loup. Un gros rocher en macro, c’est l’image que voit Coyote, avant de s’écraser au fond du ravin, après avoir raté Road Runner. C’est aussi une longue aiguille, suivie de gants bleus et d’un avant-bras poilu, le dentiste entre une seringue dans votre bouche.

La seringue va piquer la gencive près de la troisième molaire inférieure. Durant 30 minutes, je vais assister à un ballet d’outils en macro au-dessus de mon nez.

C’est le sentiment de ce bout de métal dans la chair. On dirait que Richard cherche en fouillant. Il sait très bien ce qu’il fait. Le macro, le sentiment de l’aiguille se faufilant dans la gencive, est dans ma tête.

Richard donne la seringue à Julie. Elle lui donne la fraise, la drille du dentiste, celle qui vient avec un son d’ongles sur un tableau et d’une odeur de brulé. Et voici un miroir, sur l’air de passe-moi le beurre.

- As-tu sorti ta roulotte?
Crochet.
- Oui, mais je ne la conduis pas. Je n’aime pas conduire un trailer.
Vis à gyproc.
- Il y a des miroirs. En ligne droite, il n’y a pas de problème.
Tournevis carré.
- C’est pour reculer.

Julie n’a pas dit c’est pour reculer. C’est la réponse que je lui ai fait dire dans ma tête. J’ai souvent conduit des remorques à reculons, un véritable cours de géométrie pour les nuls. Une fois que tu as pogné la twist, ça se fait très bien. Anyway. J’ai tiqué sur le miroir au moment où j’en avais un dans la bouche. Richard a de la suite dans le macro.

Mon premier dentiste s’appelait Clément Vallée. Un monsieur très gentil avec une moustache. À cette époque, l’enfance était une collection de caries.

Le docteur Vallée aimait poser des questions alors que j’avais la bouche pleine de cossins. Il savait très bien que je ne pouvais pas répondre et nous trouvions ça amusant tous les deux. Je me faisais prendre à chaque fois. Même chose pour mes frères et sœurs.

Avec le temps, la moustache noire macro est devenue grise macro. Lorsque le docteur Vallée a pris sa retraite, il nous a offert le cognac dans son bureau.

Richard termine d’un outil, la main de Julie l’attend déjà. Lorsqu’il a besoin du suivant, Julie le tend déjà. Tout cela en silence. Une chorégraphie. Je n’ai jamais vu d’aussi près des gens travailler aussi bien.

Il fraise, elle crochet. Il crochet, elle miroir. Il miroir, elle forceps. Il forceps, elle marteau. Il marteau, elle scie à chaine. Il scie à chaine, elle bulldozer. Elle pompe à salive, il pause.

Pour savoir si son interlocuteur l’écoutait, le président américain Lyndon B. Johnson ajoutait parfois dans la conversation j’ai tué ma belle-mère hier.