samedi 14 avril 2018

Je n'ai rien vu


Alexandre Bissonnette s’approche de la mosquée de Québec. Il dépose son étui de guitare et en sort une arme.

Dans l’escalier menant à l’entrée, il tire deux hommes.

Il entre dans la mosquée et vide un chargeur.

Quatre fois, il retournera dans l’entrée pour charger son arme.

Quatre fois, il ira le vider sur les fidèles de la mosquée. Quarante-huit balles.

Lorsqu’un homme tentera de lui barrer la route, une balle le rendra infirme pour le reste de ses jours.

Les images que vous venez de voir ont été interdites de diffusion par les médias. Une décision du juge François Huot, de la Cour supérieure du Québec.

Elles ont été filmées par les caméras de la mosquée et répétées et commentées et en boucle et en long et en large et à chaque heure, par des journalistes et commentateurs.

Une histoire est formée de mots. Chacun porte autant d’images que de lecteurs. Dinosaure.

Il y a quelques années, je roule en ville. À la radio de Radio-Canada, un témoin raconte avoir vu un enfant marcher sur un trottoir. C’était durant le génocide du Rwanda.

L’enfant se tenait la tête à deux mains. Il cherchait à empêcher le cerveau de sortir. Son crâne avait été ouvert par un coup de machette.

Voulez-vous voir les images?

Je me suis stationné près du trottoir, retrouver mon souffle.

Ce camion qui a tué 84 personnes à Nice, avez-vous besoin d’une télé?

À elles seules, Radio-Canada et RDI ont diffusé onze heures d’émissions spéciales durant les sept heures suivant l’annonce de l’attentat.

Onze heures à taper sur la même image.

Les images de la mosquée de Québec sont les mêmes que celles du Bataclan et de Charlie Hebdo.

Charlie Hebdo, douze personnes fusillées à bout portant.

Le Bataclan, cent trente.

La mosquée de Québec, six.

Des gens se font tirer autour d’une table, d’une scène ou d’une prière.

Le juge Huot a interdit la diffusion des images de la tuerie de la mosquée de Québec.

Depuis, je n’ai rien vu.







dimanche 18 mars 2018

Découvrir


L’explorateur se tient à la proue du navire.

Il précède tout. Le premier à humer l’air, le premier à découvrir l’horizon.

Son bateau est derrière lui, son équipage aussi. Ses cheveux tirés vers l’arrière cherchent à suivre. I am the king of the world, dit le héros de 1492. Il n’a pas vu le film Titanic.

Le propre de l’explorateur est d’être le premier. Son roi lui a donné le mandat de trouver une route vers les Indes.

Lorsque Christophe Colomb a débarqué sur une plage des Caraïbes, il était aussi poussé par son passé. Il a fait comprendre à l’indigène qu’il était le nouveau patron.

Le rôle de l’européen dans le monde est d’imposer aux autres son mode de vie. Cela s’appelle la Doctrine de la découverte. En termes familiers, mon père est plus fort que le tien.

Colomb a sorti de ses valises son héritage européen, incluant les bactéries.

Le monsieur indigène avait des millénaires de connaissances à lui offrir, des arbres et des rivières et de tout le continent, transmises par des générations de femmes et d’hommes.

Colomb voulait les arbres et les richesses, mais sans ces Indiens. Ils sont pauvres, sales et de trop.

Son bateau était le prolongement de l’Espagne et lui, le capitaine du prolongement. Il était là pour imposer son passé.

Dans Two Families, l’auteur Cri Harold Johnson écrit les européens n’ont rien découvert, nous n’étions pas perdus. Colomb ne lisait pas l’anglais.

Je recommande Two Families à tous les sous-ministres.

Christophe Colomb est un trouveur, pas un découvreur. Il cherchait une route, il a trouvé un continent.

Un trouveur voit dans sa trouvaille ce qu’elle apportera aux siens.

Stephen Hawking est un explorateur de l’infini, sans jamais quitter son fauteuil roulant. Il a projeté son imagination aux confins de l’univers, le premier à s’assoir au bord d’un trou noir. Il y a vu de l’évaporation.

Il s’est demandé comment transmettre le magnifique au plus grand nombre.

Un découvreur voit ce que sa découverte apportera à l’humanité.

Si Hawking avait trouvé l’Amérique, il l’aurait découverte.

Lorsqu’il est assis près d’un trou noir, il n’a ni fauteuil roulant ni ordinateur. Sa voix voyage dans l’espace sans poids.

Lorsque Bobinette préparait un pétard à la farine pour son grand frère Bobino, elle nous faisait signe. Nous approchions de l’écran et elle nous confiait son secret.

Bobinette nous a fait découvrir l’excitation de la surprise.

Cette semaine, un sous-ministre de Québec a mis en doute la vision scientifique du savoir autochtone, en ce qui a trait à des questions environnementales. Mauvaise idée.

Les communautés des Premières nations n’étaient pas contentes, des millénaires de connaissances, d’arbres et de rivières.

Le monsieur sous-ministre n’a pas découvert l’Amérique.

Un autre Colomb.





dimanche 4 mars 2018

Il n'y a qu'un soleil


Rahu a 35 ans. Assise de dos, elle reçoit un bol d’un petit garçon.

Rahu porte une robe aux motifs colorés. Le haut du corps est couvert d’un châle rosé, la tête aussi.

Le beau et jeune garçon a le même teint foncé que sa mère, je le croirais pakistanais. Autour d’eux, plein d’objets ménagers du quotidien, dans une pièce en désordre comme un chalet. Rien pour écrire à sa mère.

Un rayon de soleil traverse la photo sur la gauche. J’ai vu le même dans une toile de Rembrandt, en 1632. Il n’y a qu’un soleil.

La photo fait partie d’une série de quatorze, parues dans Le Devoir du 3 mars. Elles traitent de la misère de la communauté Rohingyas, ces indésirables persécutés au Myanmar, indésirables du Bangladesh.

Le problème de cette photo de Renaud Philippe, c’est qu’elle est belle.

Je vais voir la misère et j’en tire de belles photos.

Un rayon de lumière de Rembrandt dans une photo n’est pas la misère.

Si je ne sais pas de qui il s’agit, je dirai que ce sont des photos de la pauvreté, comme on en voit beaucoup.

Les textes de la journaliste Sarah R. Champagne parlent de persécution, d’indésirables, de violence, de génocide, de nettoyage ethnique, d’apartheid, de ségrégation, de déshumanisation, de crime contre l’humanité.

Pourtant, les quatorze photos sont belles. Rahu n’a pas l’air d’une persécutée. L’enfant devant elle n’a pas l’air d’être un survivant, un de ses quatre enfants sur cinq.

L’enfant a l’air en santé, il a l’air propre.

Sous une autre photo, la légende dit que les habitations de fortune s’entassent à perte de vue. Je les vois. Je vois aussi ce petit garçon qui court en avant-plan, l’air heureux.

Il n’y a pas de hasard. Cette photo pourrait se retrouver au concours international World Press photo, la plus importante exposition de photos au monde (merci Wiki).

Je photographie ta misère et je cours les concours.

En couverture, la photo pleine page montre une très belle femme aux cheveux noirs, la tête dans un châle rose. Elle regarde vers sa gauche, d’où arrive la lumière qui éclaire la larme sur sa joue.

Une belle photo d’une très belle femme triste. Je vois la peine, je cherche la misère.

La misère se trouve dans les textes de Sarah R. Champagne. Je lui ai déjà écrit tout le bien que je pense de son style.

Son nom au-dessus d’un texte est un bon synonyme.

Une image vaut aucun mot. Il faut des textes pour raconter ce qui s’est passé avant.

Es-tu capable de faire une photo laide, Robin?

Mon ami Robin Simard, un photographe de grand talent, n’a pas répondu, comme s’il n’avait jamais pensé à ça.

Robin s’est peut-être demandé s’il pouvait laisser du laid à la postérité.

Ces photos ont été sélectionnées parmi beaucoup.

Les légumes chez Adonis ne sont jamais les plus moches.

Ce n’est pas de l’hypocrisie. C’est de l’habitude et un réflexe. C’est pire.

Cette année encore, je n’irai pas à l’exposition World Press photo.

Un jour, à la télé, une dame a dit au journaliste Simon Durivage la misère a le même visage partout.

Elle a aussi la même photo. C’est un cliché.